Plage de Kiriou, le 3 août 2009
J'ai nagé loin. Lentement. Vite. Lentement. J'ai fait la planche. J'ai tâté la douceur, la matière de l'eau. La beauté de la surface. Huile, c'est le mot qui vient. Une mère d'huile. Ce n'est pas
de moi. J'ai re-nagé, un peu plus loin. Un peu plus loin encore. Jusqu'à ne voir que l'eau, devant et sur les côtés. Une étendue infinie sans prise. Toutes les directions sont possibles, à
180°. Au delà de cet angle, c'est le début d'un demi-tour. Je ne veux pas, pas encore. Je me refroidis. La surface de l'eau s'assombrit. Peu importe s'il pleut je suis déjà mouillée, jusqu'au cou
et plus. La planche, les oreilles dans l'eau. Les sons de ma respiration amplifiés par l'infini des molécules qui remplissent mon lobe. Les petites claques d'eau sur le visage. Des écoulements et
en bruit de fond, les vagues qui continuent de s'échouer sur le sable. L'eau en contact moulant avec ma peau du dessous. La surface du dessus est au ciel. Moi, un volume négligeable à
l'échelle de l'océan et moi, présente à l'océan, en symbiose avec la matière eau, liée par la même nécessité de vivre. Le gradient de température diminue. La chaleur de mon corps s'est
diluée dans l'eau. Je reprends la nage. L'immensité des possibilités des directions, me freinent. Pourquoi plus à droite qu'à gauche que tout droit. Tout droit c'est m'éloigner
efficacement. Oui, allez plus loin, toujours plus loin, ne pas s'arrêter. Tu n'es pas venue pour une trempette. Profite tu n'auras bientôt plus la mer. Mange, avale, ne te pose pas de questions,
fonce. Oublie le temps, la distance, aucun obstacle. Brasse brasse. Je vise la traversée, la Manche, l'Atlantique, le perpétuel remous, le perpétuel amour.
Je bifurque. L'idée du retour me fait bifurquer et c'est juste. La distance parcourue dans l'éloignement est à doubler pour le retour. J'entame un virage et nage dépitée de mes limites. Quelques
aller-retours en brasse, en crawl, sur le dos. Nage fonctionnelle. Entretenir la forme physique à la quarantaine, faut se tenir, ça déborde vite. C'est bon pour le gras du ventre. La planche
encore. Sentiment salé. Ma vieille, faut rentrer, tu grelottes. Je vois flou le sable au large. La famille qui se baignait avec les chiens est sorti de l'eau. Je nage encore pour qu'ils
disparaissent complètement. Je veux entendre le lieu et uniquement le lieu à mon retour à terre. Mais j'ai froid. Les longueurs comme à la piscine Pailleron rue Pailleron Paris XIXe m'essoufflent
plus qu'elles me réchauffent. Si je continue la brasse coulée, je coule pour de bon. Je suis vexée de ne pas être allée plus loin. Vexée... Mortellement vexée, Ah! Mon orgueil m'alourdit.
L'eau ne me supporte pas de plomb. Il est temps de rentrer. Seule ou pas, tu reviendras une autre fois avec ta solitude.
Je ne panique pas tout de suite mais après une dizaine de brasses. Je suis épuisée, et pourtant, je n'ai pas avancé d'un noeud il me semble. Je nage sur place, c'est sûr. Je m'agite dans l'eau
glaciale. A mes pieds sur mes cuisses sur mon ventre nu sur mes côtes arrières des pics de glace. Je suis cerclée de pics il faut rentrer, il faut s'en retourner, tu l'as fait dans un sens, pas
de raison d'échouer dans l'autre. En plus, c'est marée montante. Appuie toi sur la marée. Je respire, je m'évertue à ne pas regarder la distance qui me sépare de la terre. J'essaie de nager comme
lorsque je m'éloignais, sans but, sans contrainte, sereine, invincible, modestement triomphante. Calme... Au pire le chien te sauverait. Penser le pire me fait paniquer davantage. Je n'aime pas
l'odeur de chien mouillé. Gloups, je bois la tasse. L'eau avale ma respiration. Gloups, plus de surface à l'air. Un poids qui s'enfonce, l'eau m'avale, m'absorbe, me pousse le haut du crâne pour
me montrer le fond. Non, je ne veux pas. Je t'aime, mais ! Je ne te fais pas de mal, quelques pipis dans le vague. Tu m'en veux de quoi ? D'avoir parlé de la piscine, un moment d'égarement,
tu n'as rien à voir avec le bleu chloré le carrelage les rectangles les cheveux et le poils dans la bouche d'écoulement. Tu n'as rien des longueurs olympiques, tu es l'Olympe et ton sel est
l'ambroisie. Je suis mortelle, je dois retourner au sable des mortels. Je m'excuse d'avoir goûté la nourriture des Dieux. Pitié pour la pauvre condition humaine. L'eau pousse plus fort, je perds
la notion du dessus, du dessous, mes forces s'amenuisent. Je crois que je pleure ma mort je ne saurai jamais si mes larmes étaient réelles. J'abandonne. J'ai perdu. Vaincue. Fin de partie.
D'ailleurs, ce n'est pas si mal cette lueur, cette chaleur, cette caresse. La main de Poseïdon et ses lustres miroitants au poignet. Douce et cristalline musique. Oh oui ! Bercée comme une
femme enfant dans la main du Dieu de la mer. Va savoir pourquoi j'ai résisté, l'humain a l'esprit lent. Humain, Homme, je quitte ta tribu sans regret pour faire l'amour avec mon sauveur. Je suis
portée au creux de sa main. Il me chute comme une feuille au vent. Il me dépose sur ma couche de sirène. Ca m'alarme. On dirait une décharge de pince de crabes qui en pincent pour moi les
salaces. C'est un piège que le Dieu me tend ? Ma punition d'avoir parlé piscine après avoir tenté l'éternel ? Il ne connaît pas le pardon ? Tolérance zéro, perfection, expérience interdite,
autoritarisme méchant, condamnation de la délicate et imprévisible dentelle humaine. Mon Dieu ! Rien à faire dans votre main, vous ne m'aurez pas avec vos mielleuses caresses, votre bercement
anesthésiant roucoulant. De toute manière, mes affaires m'attendent. Mal à vous. J'écrabouille vos crabes, brise leurs carapaces et me retourne à l'air libre. Votre ambroisie m'a donné des
nageoires, ma peau est d'huile, je glisse. Je vise au-delà de la distance à parcourir. Je me réchauffe en nageant. Votre eau est moins sombre, la luminosité du sable dessous me parvient. De dépit
vous m'offrez une vague qui me porte me transporte me transcendance. J'ai bientôt pied. J'ai pied. Je vous dis au revoir et, à bientôt. Car, hélas et gloria, je reviendrai et continuerai à vous
narguer de mes désirs d'atteindre l'horizon. A force, vous ne vous offusquerez point peut-être, m'accepterez comme partenaire. Vous resterez Dieu je resterai humaine. Vous me laisserez m'ébattre
dans mes désirs. Vous avez appris que la menace n'est qu'éphémère. Quant à moi, je garderai la Foi en l'impossible, puisque je suis encore en vie et un peu plus encore.